Le Miey de Béarn : un nom gascon pour un territoire en creux
Il faut commencer par le mot lui-même, parce qu’il dit tout du lieu. En gascon et en béarnais, miey signifie « mi », « milieu », « centre ». Ce n’est pas un nom de rivière, ni un nom de mont, ni le souvenir d’un château médiéval. C’est un repère spatial, presque géographique dans sa sobriété : le Miey de Béarn est le cœur du Béarn, la zone intermédiaire, le territoire du milieu.
Ce pays de plaines douces et de coteaux viticoles s’étend au nord-ouest de Pau, entre la ville préfectorale et les premiers contreforts qui annoncent les coteaux du Jurançon et les landes de Chalosse. Ni montagnard ni strictement urbain, ce territoire a toujours occupé une position charnière dans la géographie humaine du Béarn. C’est précisément cette position médiane — géographique, économique et culturelle — qui lui a donné son nom et, plus tard, son identité intercommunale.
Lorsque les élus locaux ont cherché, au tournant des années 2000, un nom pour leur nouvelle communauté de communes, ils n’ont pas inventé un acronyme administratif ou choisi un sigle vague. Ils ont puisé dans la langue du pays, dans le gascon vivant encore dans les noms de lieux, les blagues du marché et les joutes poétiques du Carnaval de Lescar. Lescar, dont l’histoire millénaire de cité épiscopale structure encore aujourd’hui l’identité de tout le bassin, constituait naturellement le centre de gravité de ce projet intercommunal.
La loi Chevènement de 1999 : le cadre national d’une révolution silencieuse
Pour comprendre la naissance de la Communauté de Communes du Miey de Béarn, il faut revenir sur le contexte législatif qui l’a rendue possible — et presque inévitable.
Une réforme de fond portée par Jean-Pierre Chevènement
Le 12 juillet 1999, le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement fait adopter la loi relative au renforcement et à la simplification de la coopération intercommunale, aussitôt désignée par son nom : la « loi Chevènement ». Cette loi ne crée pas l’intercommunalité — elle existait sous des formes embryonnaires depuis des décennies — mais elle la rationalise, la simplifie et lui donne une véritable force institutionnelle.
Trois grandes catégories d’établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à fiscalité propre sont définies : les communautés urbaines pour les grandes métropoles, les communautés d’agglomération pour les aires urbaines de taille moyenne, et les communautés de communes pour les territoires ruraux et péri-urbains. C’est dans cette dernière catégorie que s’inscrit le Miey de Béarn.
Un effet d’entraînement massif dans les campagnes françaises
L’incitation financière est forte : les communes qui rejoignent une communauté de communes à fiscalité propre perçoivent une dotation globale de fonctionnement bonifiée. En quelques années, la carte intercommunale française se recompose à grande vitesse. Des milliers de petites communes rurales, qui avaient jusqu’alors géré leurs affaires en solitaire ou dans de fragiles syndicats de vocation unique, se regroupent pour mutualiser leurs moyens, porter des projets d’aménagement et peser davantage dans les négociations avec le département et la région.
Le Béarn n’échappe pas à ce mouvement. Les Pyrénées-Atlantiques voient naître, entre 2000 et 2003, une vingtaine de nouvelles communautés de communes dans leurs zones rurales et péri-urbaines. Le Miey de Béarn est l’une d’elles.
Naissance d’une intercommunalité : les douze communes fondatrices
Un périmètre cohérent autour de Lescar
La Communauté de Communes du Miey de Béarn regroupe, dès sa création au début des années 2000, douze communes formant un ensemble géographiquement cohérent. Toutes appartiennent à l’arrondissement de Pau, dans le département des Pyrénées-Atlantiques (64), en Nouvelle-Aquitaine. Leur liste reflète la diversité du territoire : des bourgs-centres comme Lescar et Sauvagnon, des villages agricoles comme Aubertin ou Siros, des communes semi-rurales comme Aussevielle ou Denguin.
Les douze communes fondatrices sont : Aubertin, Aussevielle, Arbus, Beyrie-en-Béarn, Bougarber, Caubios-Loos, Denguin, Lescar, Momas, Poey-de-Lescar, Sauvagnon et Uzein — à laquelle s’ajoute Siros pour compléter le territoire. Ensemble, elles couvrent un arc de plaine et de coteaux dont la cohérence tient autant à la géographie physique qu’aux liens historiques et familiaux qui unissent leurs habitants depuis des générations.
Lescar, cœur institutionnel du Miey
Lescar occupe une place particulière dans cette architecture. Ancienne capitale du diocèse de Béarn, ville épiscopale dont la cathédrale Sainte-Marie abrite les tombeaux des rois de Navarre, Lescar est la commune la plus peuplée et la plus dotée en équipements publics du périmètre. C’est naturellement dans ses murs que s’installe le siège de la nouvelle intercommunalité. La ville apporte ses infrastructures, ses réseaux d’élus et une légitimité historique que les autres communes rurales du périmètre reconnaissent volontiers.
Cela ne signifie pas pour autant une domination administrative. L’esprit des communautés de communes de cette époque est explicitement coopératif : chaque commune conserve son maire, son conseil municipal, ses compétences propres. La communauté n’intervient que dans les domaines que les communes lui ont expressément transférés. C’est une logique de subsidiarité appliquée à l’échelle locale.
Les compétences exercées : ce que faisait concrètement le Miey de Béarn
Aménagement et développement économique
Comme la quasi-totalité des communautés de communes créées sous la loi Chevènement, le Miey de Béarn exerce des compétences obligatoires en matière d’aménagement de l’espace et de développement économique. Concrètement, cela signifie : élaboration et suivi du schéma de cohérence territoriale, création et gestion de zones d’activités économiques, instruction coordonnée des permis de construire sur les grands projets.
Cette compétence économique est particulièrement visible autour d’Uzein et de Sauvagnon, deux communes traversées par l’axe routier Pau-Tarbes et qui accueillent des zones artisanales et commerciales dont le développement dépasse le strict cadre communal.
Transport à la demande et mobilité rurale
L’une des réalisations les plus concrètes pour les habitants des villages est la mise en place d’un service de transport à la demande. Dans un territoire où la voiture reste indispensable mais où une partie de la population âgée ou sans permis se trouve isolée, ce service de navettes sur réservation représente un lien vital avec les équipements de Pau, Lescar et les autres centres de services du périmètre.
Ce n’est pas spectaculaire. Cela ne génère pas de manchettes dans la presse régionale. Mais c’est le type de réalisation intercommunale qui transforme silencieusement le quotidien de quelques centaines de personnes.
Le réseau de sentiers de randonnée : un héritage vivant
Parmi les compétences optionnelles exercées par la communauté de communes figure l’aménagement et l’entretien des sentiers de randonnée. Cette décision, prise dans les premières années de fonctionnement, a eu des effets durables. Le Miey de Béarn a balisé, entretenu et promu un réseau de chemins qui traverse les douze communes membres, reliant les bourgs par les chemins ruraux, les crêtes de coteaux et les zones humides de la plaine.
Ce réseau de sentiers constitue aujourd’hui l’un des héritages les plus tangibles de l’intercommunalité. Les randonnées qui parcourent le territoire du Miey de Béarn empruntent encore, pour la plupart, des itinéraires tracés ou réhabilités sous l’égide de la communauté de communes, même si leur entretien relève désormais d’autres structures.
La première présence numérique : le site SPIP (vers 2003)
Vers 2003, la Communauté de Communes du Miey de Béarn se dote d’un site internet officiel développé sous SPIP — le Système de Publication pour l’Internet Partagé, logiciel libre créé en 2001 par l’association Uzine et massivement adopté par les collectivités françaises de cette époque.
Ce site constitue la première présence numérique intercommunale du territoire. Il y diffuse les informations pratiques (horaires du transport à la demande, coordonnées des services, agenda des réunions publiques), les compétences exercées et les actualités des douze villages membres. Pour beaucoup de ces communes, qui n’ont alors aucune présence sur le web, le site de la communauté représente leur première vitrine numérique.
Ce choix de SPIP, logiciel libre et gratuit, est révélateur de l’état d’esprit de l’époque dans les petites collectivités : pragmatisme budgétaire, goût pour les outils coopératifs, et une certaine méfiance vis-à-vis des solutions propriétaires coûteuses. L’intercommunalité rurale française a, en ce sens, été pionnière dans l’adoption du logiciel libre pour la communication publique.
Le patrimoine bâti des villages membres : un bien commun partagé
L’une des questions transversales posées par l’intercommunalité est celle du patrimoine. Qui est responsable du lavoir communal de Beyrie-en-Béarn ? Qui finance la restauration du pigeonnier de Bougarber ? Qui arbitre entre la mise aux normes de la salle des fêtes de Momas et la réfection du chemin rural de Caubios-Loos ?
La communauté de communes n’est pas compétente en matière de patrimoine bâti communal : les monuments et édifices restent la propriété et la responsabilité de chaque commune. Mais elle joue un rôle indirect en permettant à de petites communes rurales de mutualiser leur ingénierie et d’accéder à des subventions auxquelles elles n’auraient pas pu prétendre seules.
C’est ainsi que plusieurs projets de restauration du patrimoine vernaculaire béarnais — toitures en tuiles canal, granges à porche, croix de chemins — ont pu être financés dans les communes du Miey de Béarn grâce aux synergies intercommunales, même lorsque les crédits provenaient techniquement du budget communal.
La loi NOTRe (2015) et la fin programmée d’une intercommunalité
Une révolution territoriale venue d’en haut
En 2015, la loi portant Nouvelle Organisation Territoriale de la République — dite loi NOTRe — engage la refonte complète de la carte intercommunale française. L’objectif affiché est la simplification : moins d’intercommunalités, plus grandes, plus puissantes. Le seuil minimal de population pour constituer une communauté de communes est relevé à 15 000 habitants pour les nouvelles entités, avec des dérogations possibles dans certaines zones de montagne ou à faible densité.
Pour le Miey de Béarn, qui ne compte pas 15 000 habitants sur l’ensemble de son périmètre, la question ne se pose pas en termes d’adaptation mais de disparition. La logique de la réforme impose son intégration dans un ensemble plus vaste.
L’absorption par Pau Béarn Pyrénées
La carte intercommunale révisée est arrêtée par le préfet des Pyrénées-Atlantiques en 2016. La Communauté de Communes du Miey de Béarn est rattachée à la Communauté d’Agglomération Pau Béarn Pyrénées, la grande structure intercommunale centrée sur la préfecture. Le processus est juridiquement propre : les délibérations communales sont prises, les compétences transférées, les personnels intégrés.
Le 1er janvier 2017, la Communauté de Communes du Miey de Béarn cesse d’exister en tant que personne morale. Ses douze communes membres rejoignent la grande agglomération paloise. Leurs élus intègrent les instances de représentation de la nouvelle structure, dans laquelle le poids démographique de la ville de Pau — et de son agglomération immédiate — écrase mécaniquement la voix des douze petits villages gascons.
Ce que les élus locaux ont dit
Les archives locales gardent la trace de débats souvent vifs dans les conseils municipaux des douze communes. La dissolution de la communauté n’est pas vécue partout comme une simplification bienheureuse. Plusieurs maires expriment leur crainte de perdre la proximité du service public intercommunal, la réactivité d’une structure à taille humaine, et la capacité à porter des projets spécifiquement adaptés à un territoire rural que les techniciens d’une grande agglomération urbaine ne connaissent pas intimement.
Ces craintes ne sont pas absurdes. La grande intercommunalité présente des économies d’échelle réelles pour certains services. Mais elle crée aussi une distance — géographique, administrative, culturelle — entre les habitants des villages du Miey et les lieux où se prennent désormais les décisions qui les concernent.
L’héritage intercommunal : qu’est-ce qui reste ?
Les communes, toujours vivantes
La dissolution de la communauté de communes ne signifie pas la disparition des communes membres. Aubertin, Aussevielle, Arbus, Beyrie-en-Béarn, Bougarber, Caubios-Loos, Denguin, Lescar, Momas, Poey-de-Lescar, Sauvagnon, Siros et Uzein continuent d’exister en tant que communes autonomes, avec leurs maires, leurs conseils municipaux, leurs écoles et leurs associations. La carte administrative de la France ne tolère pas la disparition des communes : elles sont à peu près 35 000 et le resteront probablement encore longtemps, quoi que décident les réformateurs successifs.
Les sentiers, les chemins, les liens
Les sentiers balisés perdurent. Certains sont entretenus par la grande agglomération, d’autres par les communes elles-mêmes, d’autres encore par des associations de randonnée ou des bénévoles. Le réseau n’est plus coordonné par une structure intercommunale dédiée, mais les chemins sont là, dans l’herbe et les vignes, reliant toujours Denguin à Sauvagnon, Lescar à Arbus, Uzein à Poey-de-Lescar.
Une mémoire à documenter
C’est précisément parce que les institutions disparaissent que la mémoire des territoires doit être activement entretenue. Les archives papier d’une communauté de communes dissoute finissent dans des cartons, aux Archives départementales ou dans les greniers des mairies. Les sites internet ferment. Les fonctionnaires partent vers d’autres postes. En quelques années, il ne reste plus rien de visible de cette période intercommunale, si ce n’est dans les souvenirs des élus et des habitants qui l’ont vécue.
Ce site encyclopédique sur le Miey de Béarn est né, en partie, de cette conscience. Sans prétention institutionnelle — la communauté de communes est dissoute, ce site n’en est pas l’héritier officiel — la rédaction s’est donné pour mission de documenter ce territoire, ses villages, son patrimoine, ses chemins et son histoire. La période intercommunale de 2000 à 2017 fait partie de cette histoire. Elle mérite d’être racontée, aussi modestement et précisément que possible, pour les habitants d’aujourd’hui et pour ceux qui, dans vingt ou cinquante ans, voudront comprendre comment ce coin de Béarn a vécu son entrée dans le XXIe siècle.
Ce que cette histoire dit de la France rurale
L’histoire de la Communauté de Communes du Miey de Béarn n’est pas unique. Elle est, au contraire, l’une de quelques centaines d’histoires similaires qui se sont déroulées dans toutes les régions de France entre 1999 et 2017 : naissance sous la loi Chevènement, quelques années d’existence productive, puis absorption dans une grande intercommunalité sous la pression de la loi NOTRe.
Ce cycle illustre une tension permanente dans la gestion publique française : celle entre l’efficacité supposée des grandes structures et la pertinence reconnue des petites. Les économies d’échelle de la grande agglomération sont réelles, mesurables, comptabilisables. La qualité du lien entre les habitants ruraux et une institution qui connaît leurs chemins, leurs marchés et leurs préoccupations quotidiennes est réelle aussi, mais beaucoup moins quantifiable.
Le Miey de Béarn a existé à l’échelle qui permettait à un élu de connaître par leur prénom la plupart des agriculteurs et des artisans de son territoire. C’était peut-être une inefficacité budgétaire. C’était aussi une forme d’enracinement démocratique que les réformes successives ont eu du mal à remplacer.
Pour un territoire dont le nom même signifie « le milieu », il y a une ironie certaine à avoir été absorbé par une structure dont le centre de gravité est résolument urbain. Le Miey de Béarn reste, dans sa géographie et dans ses villages, un milieu. Mais il n’en a plus les institutions.
Les délibérations des conseils communautaires et les archives administratives de cette période sont conservées aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, consultables sur place à Pau. Les formes d’organisation collective dans les villages du sud-ouest de la France — entraide, confréries, associations de quartier — sont également documentées sur artpopulaire.fr, ressource comparative utile pour comprendre la sociabilité rurale béarnaise.
Ce guide a été rédigé par la rédaction de l’Encyclopédie du Béarn rural à partir des sources disponibles : archives municipales, publications officielles, documents des Pyrénées-Atlantiques et témoignages d’élus locaux. Il constitue une contribution mémorielle et documentaire, sans caractère officiel ou institutionnel.