La transhumance, mouvement fondateur du Béarn Le vignoble Jurançon, AOC voisin, contribue à l’identité rurale et culturelle de ce secteur.

La transhumance — ce déplacement saisonnier des troupeaux de la plaine vers les montagnes en été et leur retour vers les zones basses en automne — est l’un des faits culturels les plus profonds et les plus anciens du Béarn. Depuis le Miey de Béarn et ses villages agricoles de la plaine, les troupeaux de brebis béarnaises ont emprunté pendant des siècles les voies de montée vers les estives pyrénéennes, accompagnés de bergers qui passaient quatre à six mois de l’année loin de leurs familles, dans les solitudes herbeuses des hautes vallées.

Cette pratique n’est pas un simple fait agricole. Elle est constitutive de l’identité béarnaise au sens le plus profond : elle a forgé le droit, la langue, les usages sociaux, l’architecture, la gastronomie et même la spiritualité de ce territoire. Les droits de pâturage collectifs dans les montagnes pyrénéennes, codifiés dès le XIIIe siècle dans les célèbres « Lies et Passeries » — traités de bonne voisinage entre les communautés pyrénéennes françaises et espagnoles — constituent l’un des ensembles juridiques les plus sophistiqués de l’Europe rurale médiévale.

La plaine comme point de départ

Le Miey de Béarn occupe dans ce système pastoral une position particulière : c’est la zone de départ, l’espace d’hivernage des troupeaux avant leur montée estivale. En hiver et au printemps, les brebis pâturent dans les prés et les chaumes des communes de Siros, Caubios-Loos, Denguin, Poey-de-Lescar et des villages voisins. Les terres planes de la plaine du gave de Pau, aux herbes grasses irrigues par les pluies atlantiques, sont idéales pour la phase de récupération et de gestation des animaux.

Cette dualité plaine-montagne est au fondement de l’économie pastorale béarnaise. La plaine nourrit les animaux quand la montagne est couverte de neige ; la montagne les nourrit quand les prairies de la plaine, desséchées par la chaleur estivale, ne peuvent plus assurer leur alimentation. La complémentarité des deux espaces est totale et nécessaire : supprimer l’un ou l’autre reviendrait à détruire un équilibre millénaire.

Les droits de pâturage : une histoire juridique remarquable

Les droits de pâturage dans les montagnes pyrénéennes constituent un système juridique d’une complexité et d’une sophistication remarquables, qui témoigne de la maturité des institutions béarnaises médiévales. Bien avant que les juristes parisiens n’élaborent les théories du droit de propriété qui triompheront avec la Révolution, les communautés pastorales béarnaises avaient développé un droit coutumier précis et efficace pour gérer les ressources montagnardes.

Les « Lies et Passeries »

Les « Lies et Passeries » sont des traités d’entente et de bonne voisinage conclus entre les communautés des vallées pyrénéennes françaises et espagnoles depuis le XIIIe siècle. Ces traités — dont les plus anciens conservés datent de 1219 — définissaient les conditions dans lesquelles les troupeaux des deux versants pouvaient accéder aux pâturages de l’autre côté de la frontière, les droits et devoirs des bergers étrangers, les modalités de règlement des conflits pastoraux et les coutumes de passage.

Ces accords sont remarquables à plusieurs titres. D’abord, ils établissent l’égalité de traitement entre bergers français et espagnols à une époque où les relations entre les royaumes de France et d’Aragon étaient souvent conflictuelles. Ensuite, ils instaurent un droit de passage garanti par des engagements mutuels, indépendants des aléas politiques de haut niveau. Enfin, ils créent des mécanismes d’arbitrage efficaces pour résoudre les disputes sans recourir à la violence.

La pertinence de ces accords est telle qu’ils continuent d’être appliqués, sous des formes modernisées, dans plusieurs secteurs de la frontière franco-espagnole pyrénéenne. La vallée d’Ossau notamment, qui reçoit chaque été des troupeaux venus de la plaine du Béarn, est régie par des conventions pastorales directement inspirées des anciennes Lies et Passeries.

Les « quintes » et les estives collectives

Dans les vallées pyrénéennes béarnaises, les estives — pâturages d’altitude utilisés en été — sont généralement des propriétés collectives des communautés de vallée. Chaque village ou groupe de villages disposait d’une « quinte » — part de l’estive commune — proportionnelle à sa taille et à son cheptel. Ces parts étaient définies dans des « livres fonciers » médiévaux et leur propriété collective était jalousement protégée contre les empiétements extérieurs.

L’accès aux estives était régulé par un système de « ramades » ou de journées de pâturage autorisées, calculé sur la base du nombre d’animaux déclarés et de la surface disponible. Le respect de ces quotas était garanti par des assemblées de bergers — les « juntes » — qui se réunissaient au début de l’estive pour répartir les secteurs de pâturage et désigner les surveillants chargés de contrôler le respect des règles.

Les chemins de transhumance : voies de mémoire

La transhumance ne se fait pas au hasard. Elle emprunte des itinéraires fixes, souvent pluriséculaires, adaptés à la topographie et aux sources d’eau, à la fois pour les troupeaux et pour les bergers qui les accompagnent. Ces « drailles » ou « camins de mailhe » constituent un réseau de voies pastorales dont certains tronçons sont encore utilisés aujourd’hui.

La draille depuis la plaine béarnaise

Depuis les villages du Miey de Béarn, les troupeaux empruntaient traditionnellement un itinéraire qui les menait d’abord vers les coteaux du Jurançon, puis vers les premières hauteurs des prépyrénées. Le passage dans les zones habitées se faisait selon des conventions tacites qui prévoyaient la traversée des terres cultivées en dehors des périodes de culture, le remboursement des dommages causés aux récoltes et l’accueil des bergers dans les granges sur le parcours.

Certains tronçons de ces anciens chemins de transhumance sont aujourd’hui intégrés dans le réseau de randonnées pédestres du Miey de Béarn, permettant aux promeneurs de suivre les mêmes traces que les troupeaux d’autrefois. La largeur caractéristique de certains de ces chemins — trois à six mètres, parfois davantage — et les haies hautes qui les encadrent de part et d’autre témoignent de leur usage pastoral ancien.

Les « bordes » et abris de plaine

Sur le trajet entre la plaine et la montagne, les troupeaux et leurs bergers faisaient halte dans des abris de plaine appelés « bordes » ou « cabanes ». Ces structures, dont plusieurs exemples subsistent dans les communes du Miey de Béarn, sont des bâtiments simples en galets du gave, couverts d’une toiture en chaume ou en tuile canal, qui permettaient d’abriter les animaux lors des intempéries et de stocker provisoirement le matériel de berger.

Les maisons en galets et les bordes pastorales partagent les mêmes techniques constructives, illustrant comment un unique savoir-faire architectural s’adaptait à des fonctions très différentes — habitation permanente, abri temporaire, grange — en conservant les mêmes matériaux et les mêmes gestes.

Les cabanes pastorales en montagne

Une fois arrivés sur les estives pyrénéennes, les bergers s’installaient dans des cabanes pastorales permanentes — les « cayolars » en basque ou les « orris » en catalan — construites aux abords des pâturages d’altitude. Ces cabanes, souvent de forme circulaire ou rectangulaire, étaient bâties avec les matériaux disponibles sur place : moellons de gneiss ou de granite non taillés, liés à la terre ou au mortier de chaux.

L’organisation d’une cabane pastorale était minimaliste : une pièce unique avec une aire de couchage en bois, un foyer central pour cuisiner et se chauffer, des crochets pour suspendre le matériel de berger (peaux, courroies, cloches), et un espace de stockage pour les fromages en cours d’affinage. L’affinage du fromage de brebis — ancêtre de l’Ossau-Iraty AOP moderne — était l’une des activités principales du berger en estive. Chaque cabane disposait d’un « cave à fromage » creusé dans le sol ou aménagé dans la roche pour maintenir une température et une humidité constantes.

La mémoire collective : chants, proverbes et littérature pastorale

La transhumance a profondément imprégné la culture populaire béarnaise, laissant des traces dans la langue gasconne, les chants traditionnels, les proverbes et la littérature régionale.

Les chants de berger

Les bergers béarnais ont développé un répertoire vocal riche, adapté à la solitude de la montagne et à la nécessité de communiquer à distance avec leurs animaux. Le « cri du berger » — un appel vocalique aigu et modulé, souvent transmis par imitation depuis l’enfance — permettait de rassembler les brebis dispersées et de signaler sa présence à d’autres bergers voisins.

Des chants plus élaborés, en langue gasconne, accompagnaient les longues heures de surveillance du troupeau. Ces chants, qui mêlaient descriptions de la montagne, récits de vie pastorale et expressions de nostalgie pour la plaine et les proches, constituent un patrimoine oral précieux dont les collecteurs folkloristes du XIXe et XXe siècles ont préservé de nombreux exemples. La langue gasconne, directement liée à l’histoire du territoire béarnais, était le vecteur naturel de cette expression culturelle.

Proverbes et sagesse pastorale

La sagesse paysanne béarnaise s’exprime dans de nombreux proverbes liés à la transhumance et à l’élevage. « Arriu clair, montagne grise, beroy las oelhas de la país » — « rivière claire, montagne grise, belle est la brebis du pays » — illustre le lien entre la qualité de l’eau, les conditions météorologiques et la santé des animaux. Ces proverbes, transmis oralement de génération en génération, concentrent des observations empiriques accumulées sur des siècles d’expérience pastorale.

La transhumance aujourd’hui : continuité et mutations

La transhumance pyrénéenne n’est pas une pratique disparue. Elle continue d’être pratiquée, sous des formes partiellement modernisées, par plusieurs dizaines d’éleveurs des Pyrénées-Atlantiques qui montent leurs troupeaux en estive chaque été. Cependant, le rapport au territoire, aux droits d’usage et aux pratiques concrètes a profondément évolué depuis le XIXe siècle.

Le transport des animaux en camion a partiellement remplacé les longues marches à pied des troupeaux, réduisant le temps de déplacement de plusieurs semaines à quelques heures. Les cabanes pastorales ont été rénovées ou remplacées par des abris plus confortables, parfois dotés d’électricité et d’eau courante. Les systèmes de surveillance électronique des troupeaux — puces RFID, colliers GPS — complètent désormais le flair et l’expérience du berger.

Les « journées de la transhumance »

Pour préserver la mémoire et la visibilité de cette pratique, plusieurs communes des Pyrénées-Atlantiques organisent chaque printemps des « journées de la transhumance » où les troupeaux traversent les bourgs en présence du public. Ces événements festifs, qui rappellent les départs de jadis, attirent de nombreux curieux et contribuent à maintenir le lien entre les populations urbaines et périurbaines de la plaine — dont celles du Miey de Béarn — et le monde pastoral montagnard.

La transhumance pyrénéenne est, en définitive, bien plus qu’une technique agricole. C’est une civilisation, un rapport particulier à l’espace, au temps et à la nature qui a façonné le Béarn en profondeur. Sa préservation, dans ses dimensions matérielles et immatérielles, est un enjeu culturel majeur pour les générations à venir.

Les traditions et le patrimoine de l’art populaire du sud-ouest de la France sont documentés sur artpopulaire.fr, ressource de référence pour la culture rurale béarnaise et gasconne.