Une apicultrice entre vignes et prairies
Élise Darrigade a repris quinze ruches en 2014, sur un coteau qui domine les premières parcelles de l’AOC Jurançon, non loin de Poey-de-Lescar. Douze ans plus tard, son rucher compte quarante colonies réparties sur trois emplacements du Miey de Béarn, entre vignoble, prairies de fauche et lisières de bois. Elle vend son miel sur les marchés de producteurs locaux et raconte, avec une précision de terrain, un métier façonné par les saisons, la météo et une biodiversité qui recule parfois plus vite qu’on ne le voudrait. Nous l’avons rencontrée un matin de juin, entre deux visites de ruchers.
Le parcours d’une apicultrice installée près du Jurançon
Élise, comment devient-on apicultrice dans le Béarn quand on n’est pas née dans une famille de producteurs ?
Par hasard, presque. J’ai grandi à Pau, dans une famille sans lien avec l’agriculture. C’est un stage découverte chez un apiculteur de Lasseube, pendant mes études, qui a tout déclenché. J’ai été saisie par la logique interne d’une colonie : cette organisation collective où chaque abeille a un rôle, où tout se décide à l’échelle du groupe et non de l’individu. J’ai suivi une formation au rucher-école de Pau, puis j’ai fait mes classes pendant quatre ans chez un professionnel avant de m’installer à mon compte en 2014. Le choix de m’établir près de Poey-de-Lescar tenait à la diversité du paysage environnant : vignoble, gave de Pau, prairies, bois de chênes. Une abeille a besoin de variété pour bien se nourrir toute l’année, pas d’une seule culture dominante.
La flore mellifère et le lien avec le vignoble
Quelle est la flore mellifère qui caractérise le miel du Miey de Béarn ?
C’est justement notre richesse : nous ne sommes pas sur un territoire de monoculture. Au printemps, les colonies démarrent sur les fleurs des arbres fruitiers — pruniers, pommiers, cerisiers des vergers familiaux encore nombreux dans les villages — puis sur le colza quand il y en a dans les assolements voisins. Vient ensuite l’acacia, en mai, dont le miel clair et fin est très recherché. En été, c’était traditionnellement le tilleul des villages et surtout les grandes surfaces de ronces et de châtaigniers sur les coteaux boisés qui dominent le vignoble. Le Jurançon lui-même n’apporte presque rien directement : la fleur de vigne est pauvre en nectar et les abeilles s’y intéressent peu. Mais tout l’écosystème qui entoure le vignoble — haies, talus enherbés, bosquets — constitue une ressource considérable. C’est ce que j’appelle un miel « de lisière de vignoble » plutôt qu’un miel de vigne au sens strict.
Le vignoble du Jurançon profite-t-il en retour du travail de vos abeilles ?
Indirectement, oui, et c’est un point que beaucoup de promeneurs ignorent. La vigne se pollinise par le vent, pas par les insectes, donc mes abeilles n’interviennent pas sur la fructification du raisin lui-même. En revanche, elles pollinisent massivement tout ce qui borde les parcelles : les haies de prunelliers et d’aubépines qui stabilisent les talus, les couverts végétaux semés entre les rangs par certains vignerons soucieux de biodiversité, les vergers voisins. Un vignoble entouré de haies vivantes et de prairies fleuries est un vignoble en meilleure santé écologique, avec plus d’auxiliaires naturels contre les ravageurs. Plusieurs vignerons du secteur ont d’ailleurs commencé à m’accueillir sur leurs parcelles en échange d’une surveillance informelle : je leur signale si je vois des signes de maladie sur les rangs, eux me laissent poser des ruches en bordure.
Des méthodes de travail entre tradition et outils connectés
Vos méthodes de travail ont-elles beaucoup changé depuis vos débuts ?
Sur le fond, l’apiculture béarnaise reste fidèle à des gestes anciens : visite de printemps pour évaluer la force des colonies, poses de hausses au bon moment, récolte manuelle à l’extracteur, surveillance de l’essaimage. Mais les outils ont évolué. Je pèse désormais mes ruches à distance grâce à des balances connectées, ce qui m’évite des déplacements inutiles et me permet de suivre en temps réel les rentrées de nectar. Je fais aussi davantage d’analyses de mortalité hivernale qu’il y a dix ans, parce que les pertes ont augmenté partout en France. Ce qui n’a pas changé, c’est le rythme des saisons : on ne force pas une colonie, on l’accompagne. Une ruche récoltée trop tôt ou trop tard, c’est un miel raté ou une colonie affaiblie pour l’hiver.
Les menaces sur les colonies : frelon, pesticides, varroa
On entend beaucoup parler du frelon asiatique. Est-ce vraiment une menace concrète pour vos ruches ?
C’est devenu le premier sujet d’inquiétude de la saison, avant même les traitements phytosanitaires. Le frelon asiatique s’est installé durablement dans les Pyrénées-Atlantiques depuis une quinzaine d’années. Il chasse les abeilles en vol stationnaire devant les ruches, en fin d’été, au moment précis où les colonies doivent constituer leurs réserves pour l’hiver. Une ruche harcelée quotidiennement finit par ne plus sortir butiner, ce qui la condamne à moyen terme. Je pose des pièges sélectifs au printemps pour capturer les fondatrices avant qu’elles ne fondent leur nid, et je surveille les alentours en fin d’été pour repérer les nids secondaires, souvent haut dans les chênes, qu’il faut faire détruire par des professionnels équipés. C’est un travail continu, qui s’ajoute à toutes les autres tâches du rucher.

Et les pesticides, notamment dans un secteur où coexistent viticulture et grandes cultures ?
C’est un sujet plus complexe qu’on ne le présente souvent. Le vignoble du Jurançon a globalement réduit ses intrants ces dernières années, avec une progression nette du nombre de domaines en bio ou en conversion. Le point de vigilance se situe davantage du côté des grandes cultures de plaine — maïs, tournesol — où certains traitements de semences restent problématiques pour les colonies au moment des semis. Je choisis mes emplacements de ruches en tenant compte de ces facteurs, en privilégiant les secteurs proches des prairies permanentes et des bois plutôt que des grandes parcelles céréalières intensives. C’est aussi pour cela que le maillage bocager du terroir agricole béarnais, avec ses haies et ses petites parcelles, reste précieux : il offre des zones refuges que les paysages agricoles très ouverts n’offrent plus.
Le changement climatique modifie-t-il déjà votre calendrier apicole ?
De façon très nette depuis cinq ou six ans. Les printemps précoces et chauds font démarrer les colonies plus tôt, mais un coup de froid tardif en avril peut détruire une miellée qui semblait promise. Les étés secs, de plus en plus fréquents, arrêtent la production de nectar de certaines plantes dès juillet, ce qui raccourcit la saison utile. À l’inverse, des automnes plus doux permettent parfois une petite miellée tardive sur le lierre, qui n’existait quasiment pas il y a une dizaine d’années. Je dois recalculer mes prévisions de récolte chaque année, sans pouvoir m’appuyer sur des repères stables comme le faisaient les apiculteurs d’une génération plus tôt. C’est fatigant intellectuellement, autant que physiquement.
Vous avez évoqué le varroa. Est-ce un problème aussi sérieux que le frelon asiatique pour vos colonies ?
C’est même le problème numéro un, plus insidieux que le frelon parce qu’il agit à l’intérieur de la ruche, invisible pour un œil non averti. Le varroa est un acarien parasite qui s’attaque directement aux abeilles et à leur couvain, affaiblissant les colonies et transmettant des virus redoutables. Sans intervention, une colonie contaminée s’effondre presque toujours avant le printemps suivant. Je pratique des comptages réguliers de chute naturelle sur langes engluées pour évaluer le niveau d’infestation, et j’applique des traitements biologiques homologués, à base d’acide oxalique ou de thymol selon la période. C’est un combat permanent qui demande de la rigueur : un traitement mal dosé ou mal positionné dans le calendrier peut être inefficace, voire nuire à la colonie elle-même. Les apiculteurs de la région, y compris ceux installés dans les villages de l’ancien Miey de Béarn, échangent beaucoup sur ce sujet lors des réunions de syndicat, car les stratégies évoluent chaque année avec les nouvelles recommandations sanitaires.
Circuit court, gastronomie et vie du métier
Comment écoulez-vous votre production aujourd’hui ?
Exclusivement en circuit court, et c’est un choix assumé depuis le début. Je vends sur plusieurs marchés de producteurs de la région, dont celui de Monein, au cœur du Jurançon, où je retrouve chaque semaine les mêmes clients fidèles et d’autres producteurs avec qui on échange sur les saisons. Cette proximité me permet d’expliquer directement d’où vient chaque pot, quelle miellée il représente, pourquoi la couleur ou la texture varient d’une récolte à l’autre. C’est aussi une manière de valoriser correctement mon travail : le circuit court élimine les intermédiaires qui compriment les marges des petits producteurs. Je complète avec quelques dépôts chez des commerçants de villages voisins, notamment autour de Poey-de-Lescar, où mon rucher est installé.
Le miel a-t-il une place particulière dans la gastronomie béarnaise traditionnelle ?
Une place discrète mais réelle. On pense d’abord à la garbure, notre plat identitaire, qui n’utilise pas de miel directement, mais qui appartient à la même culture paysanne d’autosuffisance dont l’apiculture familiale faisait partie. Autrefois, presque chaque ferme béarnaise avait quelques ruches en paille tressée, les fameuses ruches-troncs ou paniers, pour la consommation domestique et pour le pain d’épices de Noël. Le miel servait aussi de sucrant unique avant la généralisation du sucre de betterave au XIXe siècle. Aujourd’hui, il retrouve sa place dans la cuisine locale contemporaine : sauces pour le confit de canard, accompagnement du fromage de brebis des Pyrénées, pâtisseries régionales revisitées. Certains restaurateurs du secteur cherchent activement des producteurs locaux comme moi pour leurs cartes, ce qui n’était pas le cas il y a quinze ans.

Quels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaiterait s’installer comme apiculteur dans le Béarn aujourd’hui ?
D’abord, se former sérieusement avant d’acheter la moindre ruche : un rucher-école, un compagnonnage chez un professionnel, ou a minima une formation longue. L’apiculture amateur mal maîtrisée peut propager des maladies aux colonies voisines, y compris celles de professionnels installés depuis longtemps. Ensuite, choisir ses emplacements avec discernement, en misant sur la diversité végétale plutôt que sur la proximité de son domicile. Enfin, s’inscrire dans un syndicat apicole local : la mutualisation des connaissances sur les maladies, les pratiques de piégeage du frelon asiatique et les évolutions réglementaires est précieuse, surtout la première année. C’est un métier passionnant, mais qui demande de la patience — une colonie ne se juge pas sur une saison, mais sur plusieurs années d’observation.
Le cycle d’une année complète au rucher
Concrètement, comment se déroule une année complète dans votre rucher, du réveil hivernal à la mise en pot ?
L’année commence en réalité bien avant que les premières fleurs n’apparaissent. Dès février, par les premières journées douces, je fais ma visite de sortie d’hivernage : je soulève chaque ruche pour évaluer le poids des réserves restantes, j’observe l’activité au trou de vol. C’est le moment où l’on découvre les pertes hivernales, toujours un instant délicat après des mois sans intervenir. Mars et avril sont consacrés au renforcement des colonies faibles, parfois par réunion de deux essaims chétifs, et à la pose des premières hausses sur les colonies les plus vigoureuses. Mai est le mois de l’essaimage naturel, ce réflexe ancestral par lequel une colonie trop à l’étroit se scinde en deux : je dois surveiller les cadres chaque semaine pour anticiper ce phénomène, car un essaim parti est une récolte perdue. L’été est la saison des extractions, généralement deux passages, un après l’acacia fin mai-début juin, un autre après les miellées d’été en juillet-août. L’automne, de septembre à novembre, est consacré à la préparation de l’hivernage : nourrissement complémentaire si les réserves sont insuffisantes, traitement contre le varroa, resserrement des colonies. L’hiver enfin est la période de l’entretien du matériel, de la construction de nouvelles ruches et de la formation continue. Il n’y a pas vraiment de saison creuse dans ce métier, seulement des rythmes différents.
Solidarité apicole et variabilité des récoltes
Existe-t-il une solidarité entre apiculteurs du Béarn, ou chacun travaille-t-il isolément ?
La solidarité est réelle, et je dirais même vitale pour les petits producteurs comme moi. Le syndicat apicole des Pyrénées-Atlantiques organise des formations continues, des achats groupés de matériel, et surtout une veille collective sur les maladies et les nouveaux nuisibles. Quand un apiculteur repère un nid de frelons asiatiques ou un foyer de loque, une maladie bactérienne redoutable du couvain, l’information circule vite dans le réseau pour que chacun puisse surveiller ses propres colonies. Nous nous prêtons aussi du matériel d’extraction coûteux, comme les maturateurs ou certains extracteurs électriques, qu’il serait absurde que chaque petit producteur possède individuellement. Cette entraide compense en partie l’isolement propre à un métier où l’on passe énormément de temps seul, entre les ruches, loin de toute agitation.
Le miel que vous produisez varie-t-il beaucoup d’une année sur l’autre, en quantité comme en goût ?
Énormément, et c’est justement ce qui rend ce métier passionnant plutôt que routinier. Une année de printemps pluvieux et froid peut réduire drastiquement la miellée d’acacia, pourtant l’une des plus recherchées par mes clients. Une année de sécheresse estivale précoce arrête net la production de nectar dès la mi-juillet, alors qu’une année plus humide permet de prolonger les récoltes jusqu’en septembre avec une belle miellée de lierre tardive. Le goût varie tout autant : un miel toutes fleurs récolté après une année riche en châtaignier aura des notes plus corsées, presque tanniques, tandis qu’une année dominée par les prairies de trèfle donnera un miel plus doux et plus clair. Je ne standardise jamais mes lots, contrairement à certains circuits industriels qui mélangent des miels d’origines diverses pour obtenir un goût constant d’une année sur l’autre. Mes clients apprécient justement cette variabilité : ils savent qu’un pot acheté en juin n’aura pas exactement le même profil aromatique qu’un pot acheté en septembre. Cette dépendance aux aléas météorologiques rejoint d’ailleurs les enjeux plus larges du patrimoine bâti et paysager béarnais, où le climat façonne aussi bien les récoltes que les usages traditionnels des matériaux locaux.
Un dernier mot sur ce qui vous retient dans ce métier après plus d’une décennie ?
La sensation de faire partie d’un paysage plutôt que de le regarder de l’extérieur. Quand je circule entre mes trois emplacements, je vois le vignoble bourgeonner, les prairies se faucher, les châtaigniers fleurir sur les coteaux qui dominent Lescar et sa cathédrale. Mes abeilles sont des indicatrices sensibles de tout ce qui se passe dans cet environnement, bien mieux que n’importe quel rapport administratif. Et il y a cette gratification simple, à chaque extraction, de retrouver dans le miel la signature exacte d’une saison particulière — plus ou moins de châtaignier, plus ou moins d’acacia selon les années. C’est un travail d’observation autant que de production, et c’est précisément ce qui me passionne encore, douze ans après mes débuts.
Pour les visiteurs qui souhaitent découvrir de plus près cette agriculture de proximité et les liens tissés entre producteurs ruraux d’un même territoire, la plateforme Rencontres des agricultures propose des ressources et des mises en relation autour des pratiques agricoles et apicoles françaises, un prolongement naturel à la démarche de circuit court défendue par les producteurs du Béarn. Cette philosophie de l’entraide rurale se retrouve également documentée par mairiedecourquetaine.fr, qui met en avant les circuits courts et l’agriculture de proximité dans sa propre commune.